À propos de moi


Ibrahim le commando, devenu Yannis Vasilis


Nous avons fait la connaissance de Yannis à travers les luttes pour l’objection de conscience en Turquie en préparant l’article sur l’acquittement d’İnan Mayıs Aru.

pontos mer noireYannis Vasilis est un activiste multi-fronts. Il mène une lutte particulière pour le “Pontos” d’où il est natif. C’est la “Côte pontique”, autrement dit côte de la Mer Noire, situé entre Sinop et Trabzon, qui était depuis 800 av. J.-C., terres des Rums, jusqu’à ce que l’Empire Rum* de Trabzon tombe sous la coupe de Fatih Sultan Mehmet en 1461. La population de la région est encore à majorité Rums à l’origine. Yannis en fait partie, bien qu’il ait découvert ses vraies origines tardivement.
* Rum : Le mot ‘Grec’ en français est le seul terme utilisé pour qualifier l’ensemble des Grecs vivant dans le monde. Or en turc comme en grec, il existe une distinction nette entre un Grec de Grèce (Yunanlı, Eλληνας) et un Grec de Turquie et de Chypre (Rum, Ρομιος). Le mot ‘Rum’ est dérivé du ‘Romain’ et fait référence à l’Empire romain d’Orient autrement dit l’Empire byzantin. Il existe également une auto distinction entre Rums et Grecs de Grèce.

carte-turquie-sirnakYannis réside actuellement à Roboski, et il milite pour la Paix. Le nom de ce village doit vous paraître familier. Village frontalier, commune de Şırnak, Roboski a été scène d’un massacre le 28 décembre 2011, où 34 kurdes avaient été tués.

Nous croisons Yannis dans différentes mobilisations. Quand on est contre la guerre, pour la fraternité, qu’on dénonce les nationalismes et qu’on porte un regard plus qu’acide envers l’Etat, il n’y a rien d’étonnant à vouloir faire converger les luttes, puisqu’il s’agit d’un ensemble cohérent…

Lors de nos échanges à distance, nous essayons de découvrir qui il est. Yannis nous oriente vers une interview qu’il avait donné à Mehmet Göçekli de Demokrat Haber. Une sacré histoire de vie ! Une véritable transformation.

Yannis Vasilis, avec son ancienne identité, “Ibrahim Yaylalı” était allé en 1994 faire son service militaire. Très motivé il avait même choisi d’être commando et avait demandé à aller dans l’Est pour combattre les “terroristes kurdes”. Ibrahim, blessé, sera pris par le PKK et il restera prisonnier pendant 2 ans et 3 mois. Et il vivra une véritable transformation qui l’a amené à devenir le militant qu’il est aujourd’hui. A l’époque, la famille d’Ibrahim demandera de l’aide à l’Etat turc, pour sauver leur fils “des mains du PKK”. La réponse de l’Etat sera « Nous savons que vous êtes des Rums, ne fouillez pas trop cette affaire ».

Ce reportage, qui vaut le détour a été publié en juillet 2014.
Depuis, Yannis a retrouvé officiellement son identité, continue à militer, et il y a plein de procès en cours à son encontre…
L’interview

yannis vasilis yaylali 1Les membres de ta famille savaient-ils qu’ils étaient des Rums ?

Ma mère utilisait le mot dönme [littéralement tourné qui dans la langue populaire, veut dire converti] pour mon père, mais je n’ai jamais cherché à savoir ce que cela voulait dire. Lors des discussions, ma mère taquinait mon père en lui adressant des “dönme”. Et quand on demandait « pourquoi dönme ? », « dönme de quoi ? », elle ne répondait pas. Nous l’avons appris bien après. La soeur de mon père avait raconté à ma mère la situation de leur famille. Mais elles ont clos ensuite ce sujet. Cela ne nous a jamais été expliqué. Il y avait peut être de la peur, ou un refus d’accepter cette réalité. Parce que dans notre coin, le fait de ne pas être musulman est utilisé comme un insulte. Dans ma famille il n’y a eu aucune communication sur ce sujet.

Et comment as-tu appris que tu étais Rum ?

Quand j’ai été retenu prisonnier par le PKK en septembre 1994. J’ai commencé mon service militaire en avril. J’ai fait l’école à Isparta, ensuite je suis allé à la Gendarmerie de Mardin. Après 25 jours passés là-bas, nous avions été envoyés à Gabar, commune de Şırnak. Il y avait un besoin urgent de soldats, nous y étions envoyés alors que nous n’avions que 25 jours d’expérience. Quand nous sommes arrivés, la majorité des villages étaient expulsés et détruits. Cette période était celle où les descentes et les incendies de villages étaient les plus intenses. A cette époque, l’Etat faisait de l’oppression sur les villageois, pour faire accepter son autorité. Nous avons vu tout cela en arrivant sur place.

Un mois et demi après mon arrivé dans cette région, dans un endroit nommé Kela Mehmet, un affrontement s’est déroulé. Plus de 30 militaires sont morts et on nous a appelés à l’aide. Notre unité, était très célèbre à cette époque, nous vivions à la montagne comme les combattants.

Nous nous sommes donc rendus à Kela Mehmet, nous avons fait des patrouilles pendant deux jours. Le troisième jour, les korucu [des gardes choisis dans la population coopérant avec les militaires] nous ont dit qu’ils avaient repéré des combattants. J’étais dans l’unité de reconnaissance. A cette période, on ne pouvait pas totalement faire confiance aux korucu, car ils subissaient un calvaire jusqu’à ce qu’ils acceptent de force ce rôle. S’ils n’acceptaient pas, on les autorisait à semer, mais pas pour récolter par exemple. C’est pour cela que les korucu n’acceptaient pas trop, de participer aux affrontements.

Alors, quelle était ta motivation ? Le korucu ne veut pas se battre, et toi, tu veux être devant le front.

Ma motivation était le drapeau. Je suis allé au bureau militaire, me porter volontaire pour devenir commando… Quand on était des bleus [après la période d’école], ils nous ont dit « levez les mains, nous allons envoyer ceux qui veulent à Chypre ». J’ai baissé la main de mon copain, en lui disant « Que fais-tu, avons nous reçu tout cet entrainement pour fuir ? ». J’étais une personne motivée par la Patrie, la Nation, et ennemi des Kurdes.

Le 3ème jour, nous sommes allés donc au Kela Mehmet, pour vérifier s’il y avait quelqu’un ou non. Nous n’avons rien trouvé et sur le coup de 18h 19h, alors que le soleil se couchait, nous avons décidé de rentrer. Tout à coup, des rafales venant de trois endroits différents ont commencé. Nous nous sommes rendus compte qu’ils ne tiraient pas pour tuer. Les combattants font leur possible pour ne pas tuer sans être obligée, parce qu’ils savent que les funérailles des soldats morts deviennent des rituels qui servent à faire perdurer le système de guerre…

Alors que je reculais, une balle indirecte a déchiqueté le dessus de mon pied. Je n’ai toujours pas de sensation à cet endroit. Dans le mouvement, je ne me suis pas rendu compte, j’ai continué à déguerpir mais, j’ai commencé à ne plus pouvoir courir. Nous étions tombé dans un guet-apen, nous avons essayé de fuir en profitant de l’obscurité. Nous voulions juste récupérer et attaquer de nouveau. En courant sur un endroit comme un pont, je me suis vu voler dans l’air. J’était tombé de 30, 40 mètres, sur le dos. Heureusement, j’avais mon sac à dos, c’est lui qui m’a sauvé.

Ensuite, je suis revenu à moi, j’ai regardé autour de moi, personne. Je tenais toujours mon fusil G3, je ne l’avais pas lâché, mais il ne marchait plus. Je vérifie les grenades etc, tout était bon… J’étais réveillé mais je ne faisait pas de bruit pour ne pas être trouvé. Je voulais me mettre dans un endroit sûr et attendre les militaires. Là, j’ai vu que mon pied droit était blessé. Quand j’ai touché, j’ai attrapé des bouts de peau. Il faisait très noir, je ne voyais rien. J’ai enlevé mon t-shirt et j’ai fait un garrot… Je me suis reposé mais je n’ai pas pu me mettre debout. Mon fusil ne marchait pas, alors je l’ai cassé en frappant sur les pierres, pour qu’il ne soit pas récupéré par l’ennemi. Et j’ai mis les grenades sous ma main, au cas où il se passerait quelque chose, je voulais lancer une en face, et une au milieu… Qu’ils soient emportés, et moi avec.

Sur ce sujet, tu prends le même enseignement que les combattants. Tu ferais tout pour ne pas être pris prisonnier. Leur principe est légitime, car les combattants attrapés, s’ils ne donnaient pas d’informations utiles, étaient tout de suite tués. J’ai vu, les cadavres des combattants mis en pièces. Une fois je n’avais pas pu supporter que ces corps soient mis en morceaux et j’ai couru vomir. La guerre ne s’apprend pas dans les livres, c’est différent de répéter « Patrie, Nation… » et de voir des choses comme ça. Quand j’ai vomi, le sergent m’a engueulé : « T’es un mec, t’es un Turc, non ? Pourquoi tu vomis ? ». La raison de torturer des cadavres c’est la motivation des soldats pour la guerre. En tout cas, les combattants, en aucun cas, ne pouvaient rester en vie sans passer aux aveux.


Nous sommes allés brûler le village qui nous avait nourris.
yesilyurt journal 1994
Une des premières d’une longue série d’infos relayées par la presse. Le préposé du village Yesilyurt : “Je n’ai pas voulu porter plainte pour ne pas accuser l’Etat jusqu’à ce qu’on fasse manger des excréments aux villageois.” (Cumhuriyet -1994)

J’ai été témoin d’une opération d’incendie à Gabar. La nourriture qui nous était fournie n’était pas suffisante. Il y avait aux alentours, quelques villages dont les habitants n’acceptaient pas d’être korucu mais qui ne quittaient pas non plus le village. Ce genre de villages étaient la cible de toutes sortes de violences. Notre objectif etait d’évacuer les villages. Puisque nous n’avions pas assez de nourriture, nous avons décidé à quelques uns, d’aller au village. Nous y sommes allés. Nous étions un peu inquiets car si les autres militaires apprenaient cela, ils pourraient nous pénaliser. Mais, nous marchions, nous nous dépensions beaucoup et nous ne mangions pas assez. Dans les villages, il y avait du miel, des amandes. Quand nous sommes arrivés, vous avons vu un vieux pépé qui attendait. Nous avons voulu lui acheter du miel et des amandes. Il nous a dit, je veux bien que vous les preniez mais je ne veux pas d’argent. après autant de persécution de la part des militaires, il disait encore cela. Ce n’ était pas de peur, l’homme avait dépassé la peur, la souffrance faisait partie de son quotidien. Il refusait notre argent. Nous n’avons pas accepté, nous avons insisté, alors il nous a dit, « dans ce cas, je vais aussi vous donner des chaussettes ». Il nous a donné des chaussettes en laine tricotées à la main.

Le soir même, il y a eu une réunion au QG. Une décision était prise pour un village, que les habitants ne voulaient pas quitter. Ils nous ont dit « Nous allons évacuer ce village, ils aident les terroristes ». Il s’agissait du village où on avait pris du miel, des amandes, et des chaussettes.

Quand on y réfléchit, c’était un village complètement assiégé, ils ne pouvaient aider personne… Le lendemain nous sommes allés au village. Tu t’attends à quelque chose de plus ou moins légal, comme dans les films… Comme dire « Nous vous prions d’évacuer le village », comme dans le film de Mahsun Kırmızıgül. [Güneşi Gördüm – J’ai vu le soleil] Tout d’un coup on a entendu des bruits, l’équipe précédente était rentrée [dans une maison], frappaient les gens, coups de poings, coups de pied, et cassaient les affaires. Je me suis dit, je vais trouver le vieux d’hier, pour le protéger… Malgré mon racisme vieux de 20 ans, je cherchais l’homme. Je l’ai cherché, il ‘y était pas, sa maison avait été incendiée. Il y avait une paire de chaussettes comme celles qu’il nous avait données, accrochée dans sa maison, elle brûlait aussi. Les gens pleuraient, criaient, sous les coups… Moi j’ai vu tout ça, là-bas… J’ai vu aussi que les gens sont sortis, en étant battus. Ceux qui font cela là-bas, savent qu’ils font des mauvaises choses. C’est pour cela que tous les soirs, ils réunissent les soldats, et ils répètent sans arrêt « Voilà, nous avons fait ça, parce que ces gens sont mauvais, ils ont fait ceci, cela ». Parce que tu tombes dans l’hésitation, tu te demandes « qu’est-ce qu’on est en train de faire ici ? ».
Kırkkuyu, Kavuncu, Atbaşı, Bağpınar, quelques villages en ruines, tous sur le flan Est de Gabar, une impressionnante montagne de 1200 mètres d’altitude. Kızılsu à 700 mètres d’altitude pourrait bien être le lieu où les gens des villages détruits sont relogés. Ils sont maintenant bien “protégés” par un poste de gendarmerie tout neuf, deux murs d’enceinte, miradors, piste pour hélico, grosse antenne, probablement mitrailleuses lourdes. La gendarmerie bénéficie d’une route asphaltée, pas le village. Kızılsu est donc un “regroupement”, comme disaient les militaires français en Algérie : un gros village protégé par le poste militaire.


Pour approfondir ce sujet vous pouvez lire la série de trois esquisses d’Etienne Copeaux sur Susam Sokak : n°1/Les villages fantômes, n°2/Migrations forcées, et n°3/L’impossible retour
Les « Loups-Gris » étaient mes héros

J’ai grandi à Samsun, à Bafra. Les grands frères qui descendaient les gauchistes, les révolutionnaires étaient nos héros. Nous les admirions. Il y avait Yaşar abi [abi : grand frère], nous étions des admirateurs. Ils se confrontaient aussi à la police… Une fois j’étais entré dans un affrontement, quand j’étais gamin, c’est lui qui m’a sorti de là. Il était devenu mon héros. Nous voyions ces grands frères comme des défenseurs de notre quartier et nous étions admiratifs. Nous ne savions pas qu’ils tuaient les militants de gauche et ensuite qu’ils affrontaient à la police qui venait. Avec ces idées reçues, je les ai suivis partout, à l’école, à la mosquée. Dans les mosquées on insultait sans arrêt les Kurdes, et à l’école nous avions des enseignants racistes. Et nous en étions fiers.

Nous étions au moment où tu étais blessé… que s’est-il passé après ?

Je me suis reposé et j’ai un peu récupéré. Je me suis dit que si je ne pouvait pas sortir d’ici, les combattants me trouveraient et me tueraient, je dois sortir et attendre les miens. [Le jour s’est levé] J’ai traversé le ruisseau en me traînant, je ne pouvais pas marcher. Il y avait une maison près du ruisseau. C’était une maison de village évacuée. Les habitants étaient partis sans pouvoir prendre quoi que ce soit avec eux. Ça, je le savais bien. Je suis entrée pour me trouver des habits, il pleuvait, j’étais trempé. Une fois à l’intérieur, j’ai entendu la porte. J’avais des yeux grands ouverts, j’ai pris mes grenades en main. Je n’avais encore jamais vu de combattant vivant. La porte s’est ouverte, un chat est entré. Je me suis dit qu’il fallait que je quitte cette maison. Je suis sorti, j’ai trouvé un endroit comme une grotte [dans les hauteurs]. La journée s’est passée comme ça et le lendemain, alors que le soleil se couchait, je me suis évanoui car j’avais perdu trop de sang.

des-combattants-kurdes-montagnesLes combattants allaient manger dans ce coin. Une femme, en ramassant du petit bois pour le feu, m’a trouvé inconscient. [Bien que j’étais habillé en civil ] elle a vu ma plaque matricule et compris que j’étais militaire. D’abord elle m’a réveillé et a appelé ses camarades qui étaient plus bas. Normalement, elle ne devait pas, j’avais des grenades sur moi, et avant tout, elle aurait du les prendre. Je me suis réveillé, je l’ai vue. « Que fait-elle ici ? J’ai des grenades » je me suis dit. J’ai essayé de les saisir, mais mes bras ne se levaient pas. Les combattants sont arrivés et ont pris mes grenades. Si j’avais été en meilleure forme, j’aurais tout fait exploser.
Je n’ai pas accepté les soins et leur nourriture

Ceux qui m’avaient capturé, était un groupe de 60 personnes organisées en trois unités. Ils se positionnaient dans une région près de la frontière irakienne. Ils m’ont descendu de là. Ils m’ont proposé de soigner ma blessure. Je ne l’ai pas accepté. Ils m’ont suggéré de manger, je n’ai pas voulu manger leur nourriture. Le médecin de l’unité est arrivé, je ne lui ai pas permis de mettre des pansements à ma blessure. Ils m’ont dit que j’était prisonnier de guerre et qu’ils se comporteraient dans le respect des conventions de guerre. Avec tout cela, je me suis de nouveau évanoui. En me réveillant j’ai vu qu’ils en avaient profité pour me faire une piqûre hémostatique et soigné ma blessure. Je me suis dit, qu’ils allait essayer de soutirer des information en me torturant. Je ne m’attendais à rien de bien de leur part. Puisque tu ne te comportes pas conformément au Droit, tu attends la même chose de ceux qui sont en face. Je me suis dit « ils vont te mettre en mille morceaux, pour sûr. »

Avant moi, un sous-lieutenant avait été pris otage. Avec moi, ça faisait deux. L’Etat n’avait pas arrêté d’inquiéter les militaires pris en otage avant. Il y avait un sous-officier, il en avait bavé. Yener Soylu, il a d’ailleurs écrit un livre plus tard. Il a pris sa famille et s’est installé dans un pays européen.

Un moment plus tard, il y a eu des journalistes qui sont venus faire des reportages. Je faisais des appels à l’attention des mères [dont les fils étaient pris en otage par le PKK] en disant « ne soyez pas inquiètes ». Ceux qui ont fait ces reportages, les ont censurés, ces propos étaient coupés.

Foto: Faruk Balakci


Alors que tu étais le commando Ibrahim qui partait à la guerre contre le terrorisme, tu vas devenir bientôt Yannis Vasilis. Comment ce changement est-il arrivé ?

Je suis le plus étonné. Si quelqu’un m’avait dit il y a trente ans, que je deviendrais Rum plus tard, je l’aurais incendié d’injures. Dans mon pays, Bafra, les Kurdes font les boulots les plus lourds, les plus dégradants et chez nous il y a beaucoup de racisme. Quand j’étais jeune, il nous arrivait de battre les jeunes Kurdes… Après ces expériences, un de mes amis de jeunesse m’a demandé « Dis, on battait les Kurdes ensemble, que t’est-il arrivé ? ». Je lui ai répondu « Nous étions des gosses, nous ne savions pas ce qu’on faisait ». Je reviens de loin.

Voilà ce qui a déclenché la réflexion chez-moi. Il y avait toute un formatage appris par coeur pendant vingt ans. Dans une période de 2 mois et demi de guerre, j’ai fait les comptes de ces vingt ans. J’ai pris comme données des exemples comme des incendies de village, des exactions qui peuvent être considérées comme crimes de guerre. Mais je n’arrivais pas à résoudre l’équation. Après je suis tombé dans les mains des combattants. D’abord, j’ai perçu leur propos comme de la propagande ou comme du théâtre. Je pensais qu’ils faisaient du théâtre.

Un combattant responsable parlait, racontait des trucs, je n’écoutais même pas. Pourquoi j’écouterai un terroriste ? Je cherchais un moyen de m’échapper.

Il y avait un corps entouré d’un tapis, posé près du feu. Je le regardais. Ils transportent les corps des combattants pour les enterrer dans les cimetières des martyrs. J’ai fait la route vers le Sud, pendant deux jours, avec ce corps. Sur un des mulets le combattant mort, sur l’autre moi, blessé, nous avons voyagé pendant deux jours.

Tu peux faire du théâtre mais comment tu peux continuer autant ? J’ai attendu pendant des jours, le moment où ils allaient me torturer… Leur camarade mort à côté de moi et ils ne se rapprochaient pas de moi, avec la haine. C’est cette route et les comportements que j’ai observés jusqu’à notre arrivée qui m’ont transformé.

La-bas, j’ai lu un livre d’ İsmail Beşikçi, “La méthode scientifique”. Il m’a beaucoup inspiré. Les autres livres n’ont pas eu d’effet sur moi. C’était des histoires. Mais ce qui m’a influencé le plus, c’était leur relations sociales entre eux, et leur comportement envers moi. Nous, nous avons trente six mille jeux de pieds entre nous, et là, tu regardes il n’y a pas de coup monté, ni d’intrigue. Personne n’injurie, personne ne parle au dos d’un autre. Avant je voyais chez eux, comme quelque chose de bordélique, une masse de personnes, un peu comme Daech aujourd’hui.

Combien de temps ton processus de transformation a-t-il pris ?

montagnes kurdesHuit mois. Penses-tu que huit mois c’est long ?… Vingt années ont changé en huit mois. Qu’est-ce que c’est huit mois, à côté de vingt années ? Au bout de huit mois, j’étais sorti du système. J’étais avec un autre militaire.

Tu te dis, je suis quelqu’un de bon, tu brûles les villages, tu tortures vivant ou mort, et le type que tu qualifies de mauvais, se comporte correctement.

Quand il prennent des prisonniers, ils les déclarent à la Croix Rouge. Pas au Kızılay [Croissant Rouge turc], parce que celui-ci n’en a rien à cirer. En principe Kızılay n’est pas une institution de l’Etat, elle est civile et indépendante. Son règlement est inspiré de celui de la Croix Rouge. L’article 7 du règlement, concerne la communication sur les prises de prisonnier. Il est de son devoir de transférer le prisonnier à son pays ou s’il le souhaite, dans un autre pays. Mais Kızılay se comporte comme une organisation d’Etat. Dans la première semaine, ils ont donc appelé la Croix Rouge, qui est venu m’ausculter. Ils m’ont aussi donné du papier et crayon pour que je puisse décrire en détail ma situation et la donner à la Croix Rouge. Qui t’a blessé ? Comment es-tu traité ? etc.

combattants-the-feuJ’y suis resté 2 ans 3 mois. J’ai compris que cela ne pouvait pas continuer comme ça. J’ai vu que les efforts d’uniformiser ces terres riches [de Cultures] ne pourraient pas aboutir.

Nous pouvions écrire à nos famille et les appeler de temps en temps. J’ai appelé ma famille au troisième mois de ma capture. J’ai raconté tout à ma mère, elle ne m’a pas cru, après elle s’est évanouie. Mon père a pris le téléphone, je lui ai expliqué aussi. Je lui ai demandé d’aller au bureau du Service Militaire et de leur demander ma situation.

En fait, avant de partir à la montagne, je les avais appelé et je les avais prévenu que j’allais être injoignable pendant six, sept mois. C’est pour cela qu’ils ne s’étaient pas inquiétés. Et l’Etat n’avait rien dit à ma famille.

L’Etat connait le PKK. Il sait que les militaires prisonniers du PKK se transforment. Je n’en ai rencontré aucun qui est rentré sans vivre ce changement.

Mon père va donc voir le bureau, mais ils disent qu’il ne peuvent pas donner des informations. Après, il contacte la mafia turque. Il pense que eux, contacteront à leur tout la mafia kurde, qui elle, me sauvera. Mon père venait d’être retraité. Ils ont perdu pas mal d’argent comme ça. Mon oncle connaissait des officiers d’Etat-Major. Ils essayaient de le voir et de se rendre à Ankara. C’est un autre homme qui vient leur parler à la place. Mon père se plaint en disant « On ne nous donne aucune information. L’armée n’accepte même pas que mon fils soit en service militaire ». L’homme répond « Oncle, nous vous connaissons. Vous êtes des Rums. Nous pouvons annoncer que vous êtes des Rums membres du PKK et si on fait ça, vous aurez des difficultés. Ne fouillez pas trop. »

Que ressent ton père ?

Il ne peux rien dire… Eux, il savent qu’ils sont des dönmes mais ils se sentent turcs. Et puisqu’ils se voient comme des turcs, pensent que l’Etat les considère comme turcs aussi, mais voilà, l’Etat n’oublie pas.

C’est les journalistes qui me l’ont dit. Namık Durukan par exemple, il venait souvent. Nous leur donnions nos lettres, il les donnaient à nos familles, et nous apportaient des nouvelles. J’ai eu l’information, c’est à dire qu’on avait dit à ma famille que nous étions d’origine rum et que ma famille était conseillée de ne pas trop fouiller l’affaire, au 8ème ou 9ème mois. Les journalistes l’avaient su en faisant des reportages avec ma famille, ils me l’ont transmi.

Quel genre de sentiment peut-on avoir en apprenant qu’on est Rum, en faisant la guerre pour les turcs ?

Ma vision a été changée, et cela a été la confirmation de ce qu’on me disait. Tout ce que les militaires disaient étaient des mensonges et ce que l’autre partie disait était confirmée par la vie. Je n’ai pas appris tout cela dans des livres, mais avec des faits, avec ce que l’Etat faisait, et la façon dont les combattants vivaient.

Et pourquoi es-tu revenu en Turquie avec de telles pensées ? Ta vie n’était-elle pas en danger après tout cela ?

J’ai voulu contribuer à la Paix. Quand nous avons été libérés, nous nous sommes mis en route, un minibus et un Mercedes. J’étais dans le mercedes. Il y avait des soldats dans le minibus, mais c’est des civils qui m’ont pris par le bras. Ils m’ont emmené aux renseignements et m’ont demandé de les informer sur une carte. J’ai refusé en disant « Vous savez tout, pourquoi vous demandez des renseignements ? ». Ensuite, ils m’ont mis devant le Tribunal de Sécurité d’Etat. Le Juge a demandé « Je suis de la Mer Noire aussi, allez raconte Ibrahim, que t’es-t-il arrivé ? ». J’ai juste commencé ma phrase par « Lors de ce processus…. » le Juge a commencé à hurler « Traître à la Patrie, quel genre de gars de la Mer Noire ? Tu parles avec le langage du PKK ! Le mot processus est utilisé par les membre du PKK ! C’est les terroristes qui disent PéKéKé ! ». Insultes, injures… De mon côté je n’ai pas eu une approche condescendante au Tribunal, et j’ai répondu tout ce qui est demandé à ma façon et clairement. Le Juge a appelé le sous-lieutenant : « Prenez moi celui là, et gardez le bien au chaud à l’intérieur ». Je n’avais bien sur pas compris sur le coup, que c’était un message.

Dès que je me suis trouvé à l’intérieur, ils ont sauté sur moi, ils ont commencé à me battre. J’ai été arrêté pour propagande d’organisation [terroriste] et pour désertion. Ils avaient plein de témoignages à mon encontre, il prétendaient que j’avais déserté. Pourtant, j’étais blessé et je les avais attendus. Il savent que je suis tombé dans les mains des combattants, car c’est inscrit sur les document de la Croix Rouge. Normalement, tu doit être 7 jours séparé de ton unité, pour que tu puisses être considéré comme déserteur. Plus tard, cette accusation a été retirée, car ils ne pouvaient pas la prouver.

Du fait d’être battu pendant 3 mois et demi en prison, mes côtes étaient fêlées. Ils ont transformé l’accusation de propagande pour organisation [terroriste] en “membre” d’organisation [terroriste]. J’ai été libéré pour être jugé en liberté. Ce procès [débuté en 1996] a continué jusqu’en 2013 et j’ai pourtant été acquitté. Et pendant tout ce temps écoulé, mes pensées sont devenues encore plus claires. J’ai appris à travers ma propre vie, les attaques de l’Etat et quel était ce système.
Il est temps de retrouver mon identité

Et comment as-tu décidé de devenir Yannis Vasilis ?

yannis vasilis 3Mon souhait de changement de nom n’est pas par haine envers le peuple turc, peuple frère et voisin. C’est tout simplement pour retrouver ma vraie identité, mon droit.

Pour cela, j’ai fait une demande au tribunal. Cette démarche est payante. C’est une procédure de changement de nom. Normalement, je devrais pouvoir faire le changement sans passer par le tribunal. C’est un droit universel qui ne peut pas être empêché. Mais dans les pays comme le nôtre, si tu veux prendre un nom autre que ton identité turque, ils créent des difficultés exprès. En principe, ils doivent te rendre ton identité sans avoir besoin de témoins. Ils m’ont demandé deux témoins, et des amis qui connaissaient mes origines ont accepté de témoigner.

Quand tu essayes de faire des recherches dans les registres d’Etat Civil, tu te trouves aussi devant des interdits. A priori, quand tu fais des recherches généalogiques, l’Etat doit faciliter la tâche, mais tu ne peux aller que deux générations en arrière. Toi, ton père et ton grand père. J’ai alors emmené mon père avec moi, et nous avons réussi à aller deux génération en arrière pour lui, c’est à dire jusqu’à mon grand père.

Le prénom de mon arrière grand père était Konstantin. La commune d’Asar de Bafra comprend des villages. Des faits concernant l’attaque de l’Etat pour tuer le peuple rum dans le quartier Yayla, sont enregistrés dans les archives de l’Etat. Mon arrière grand père Konstantin avait été tué là bas. Et mon grand père qui a alors 3 ans, au lieu d’être confié à l’orphelinat rum, a été « donné » à une famille. Des procédures semblables ont été faites lors des massacres arméniens et de Dersim, ils ont « donné » les orphelins à des familles. Cette famille qui prend en 1908, l’enfant qui sera mon grand père, lui a donné le prénom Mehmet, mais pas leur nom de famille, pour une raison inconnue. Il a reçu le nom de famille Yaylalı, [habitant de Yayla] inspiré du quartier d’où il venait.

Ton grand père Mehmet n’a peut être jamais su qu’il était Rum. et ton père ?

C’est sa soeur ainée qui lui a dit. Mon oncle nous racontait des mensonges, comme quoi notre arrière grand père avait fait la guerre de la libération de la Turquie, etc…

Quel est le prénom de ton père ?

Yavuz. Ils ont toujours donné des noms d’assassins. [Allusion à Yavuz Sultan Selim « Le Terrible » qui a reigné de 1512 à 1520, et qui a massacé entre autres 40 mille Alévis]

Pourquoi as-tu choisi les prénoms Yannis Vasilis ? Y a-t-il une raison spéciale ?

J’aime la sonorité de Yannis. Quant à Vasilis, c’est le prénom d’un personnage qui avait de l’influence chez les Rums de la Mer Noire et qui a fait les premières organisations partisanes chez les Rums, pour leur auto-défense. En réalité, Vasilis veut dire « roi », je suis contre cette conception mais je l’ai choisie pour les valeurs que la personne qui portait ce prénom représente.

On peut m’appeler Ibrahim, ou Yannis peu importe. Mon soucis n’est pas là. Il existe beaucoup de gens qui se trouvent dans le même cas de figure, mais qui ne se révèlent pas parce qu’ils ont peur. Bien sûr, je ne pousse pas les gens aux nationalismes, mais ils peuvent s’approprier leurs valeurs et leur identité. Ce qu’on fait subir au peuple turc n’est pas juste non plus. Ils essayent de faire perdurer [chez les turcs] une psychologie de “Nation qui écrase”. Si chacun s’approprie sa culture, peut être qu’on pourra enfin sortir de l’uniformité imposée par ce système. Voilà mon soucis.

Maintenant tu t’es installé à Roboski et tu luttes pour la Paix depuis là-bas. Il ne serait pas mieux que ce soit Ibrahim Yaylalı qui s’installe à Roboski et non pas Yannis ? Ils essayent d’afficher les Rums comme des ennemis. Ils ne diront pas « Yannis Vasilis s’est installé à Roboski pour y mettre le désordre » ?

Quand on traverse Roboski, on traverse huit différents points de contrôle. J’avais du mal à passer en tant qu’Ibrahim. Je me demande moi aussi, quel comportement je vais observer en tant que Yannis.

yannis vasili yaylali 2
Quand le Tribunal turc fait de la philosophie.

Nous avions dit en préambule que depuis ce reportage, Yannis continuait à militer, et qu’il y avait plein de procès en cours à son encontre…

Yannis été jugé aussi en tant qu’objecteur de conscience en janvier 2016. Il était accusé de « refroidir le peuple du militarisme », un des articles très discutables du Code Pénal turc.

La décision du Tribunal est enregistrée dans les annales juridiques turques avec des lettres en or. Alors nous vous faisons profiter de la logique inégalable de la Justice turque…

La décision notifiait que Yannis « insistait pour son objection et y invitait les autres car il possédait des connaissances brutes, qu’il n’avait pas assez lu et fait de recherches sur ce sujet », et ajoutait « Ses propos basés sur des connaissances non approfondies, ne peuvent pas être considérés comme des idées et opinion. » Le Tribunal prétendait donc, que les articles et chroniques de Yannis ne valaient pas un sou : « Pour parler d’une idée ou d’une opinion, il faut des lectures et des réflexions, et avoir étudié le tryptique classique ; thèse, antithèse et synthèse, afin d’obtenir une solution. ». Car, aux yeux du Juge, Yannis « critiquait le système mais ne proposait pas de solutions pour maintenir l’ordre national et l’ordre social ». La décision notifiait que « Les guerres sont certainement de mauvaises choses, mais dans les systèmes d’Etat existants, les Etats ont sans discussion besoin des armées » tout en évitant de faire référence aux 22 pays, qui ne possèdent pas d’armée, comme l’Islande, le Panama, Costa Rica, etc.
Pas de synthèse, pas d’opinion. Pas d’opinion, pas de liberté.

En résumé, le Tribunal a décidé que « les idées et opinions du suspect n’étant pas de véritables idées et opinions, le suspect ne peut pas bénéficier de la liberté d’opinion et d’expression protégée par la Constitution et par la Convention des Droits de l’Homme ».

Yannis a donc écopé de 7 mois et 15 jours de peine de prison. Des procédures est toujours en cours. 


Kedistan Archives : 
25/10/2017


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